Les dessous des cartes « Qui veut tuer Robert Nakaroff ? »

Ancelin, Aurélien, Comment avez-vous préparé la structure, l’imbrication des différents scénarii du Readiktion ?

AA : Avec le roman interactif, on partait en terrain inconnu. On a donc dû adapter notre méthodologie au fur et à mesure. On a d’abord réfléchi à l’ensemble de notre histoire, à nos différents scénarii, en insistant sur la nécessité de poser assez de conflits potentiels dans les tous premiers épisodes. Une fois qu’on s’était mis d’accord sur une structure globale (sur des parcours de personnages notamment), on a travaillé scénario par scénario. Pour chaque épisode/chapitre, on a développé un synopsis détaillé avant d’attaquer la première version de la rédaction. Puis on a continué ainsi en développant plusieurs chapitres/épisodes en même temps, chacun à un stade d’avancement différent.

AP : C’est un travail qui a demandé beaucoup de rigueur, parce que le genre policier oblige à diffuser tout au long de l’histoire des éléments que l’on réutilise plus tard. Il a fallu garder en tête que, pour un scénario, chaque détail inséré dans un épisode devait également être donné dans les épisodes alternatifs pour pouvoir être utilisé dans les épisodes suivants. Faire attention en permanence au choix des mots, ainsi, « l’attaque » dont on parle dans l’épisode 6A, fait à la fois référence à la bombe qui a explosé dans l’épisode 4A et à la voiture qui a foncé sur Robert dans l’épisode 4B. Il y a un aspect très mathématique, c’est sympa, mais on s’y perd facilement.

Qui veut tuer Robert Nakaroff ? a trois fins très différentes. C’était un choix qui a influencé l’écriture dès le départ ou bien cela s’est-il imposé au fil de l’écriture ?

AP : Il s’agissait surtout d’une exigence de départ : c’était bien entendu l’un des challenges principaux que de proposer des fins différentes. Il est essentiel que le lecteur qui a déjà exploré deux scénarii puisse encore prendre plaisir à lire le troisième et soit surpris par le dénouement.

Nous avions certaines idées de fins, il a fallu explorer d’autres possibilités qui sont apparues au fil du temps passé avec Robert.

 AA : Effectivement, c’était une contrainte d’origine. Mais elle nous a semblé logique. Moins de trois fins, ce serait décevant au vu de ce que peut offrir le roman à choix multiples. Et plus ça nous aurait peut-être poussés à nous disperser, à devoir peut-être trouver des évolutions et des situations moins cohérentes avec ce qu’on avait en tête.

Avez-vous un scénario favori ?

AP : Oui, le premier. C’est celui que l’on suit si on répond bien à la première question 😉

AA : Gare à ce chenapan ! Il n’y a pas de bonne réponse !

Honnêtement je les aime tous, chacun a son style, son arène, son ton, ses références.

AP : OK, plus sérieusement, l’une des intrigues amène Robert à se retrouver enfermé dans un hôpital psychiatrique. Je trouve la notion de soins psychiatriques sans consentement tout à fait terrifiante. Et les recherches que nous avons menées pour écrire notre scénario m’ont conforté dans cette idée ! C’est vraiment flippant.

Comment avez-vous vécu cet exercice singulier ?

AP : Ce fut intense. On est partis pleins d’envie avec Ancelin, sans imaginer l’ampleur du projet. On l’a plutôt bien vécu, on continue de se voir.

AA : On tablait sur quelques petits mois de travail qui se sont transformés en beaucoup plus. On ne se doutait pas de la charge supplémentaire que rajoutait la part interactive/choix multiples du roman.

On peut dire que ça a été aussi enthousiasmant qu’ardu. Et en plus de toujours se voir, ça a même resserré nos liens !

Finalement, préférez-vous écrire seul ou à deux ?

AA : De façon générale, écrire à deux, ou plus, permet d’avoir plusieurs regards qui se croisent, plusieurs cerveaux qui cogitent ensemble. C’est très constructif. Même si ça nécessite de composer avec les envies, points de vue et caractères de chacun !

AP : C’est différent, cela dépend des projets. Pour Nakaroff, je ne suis pas certain que j’aurais pu aller au bout tout seul. Sur des histoires plus « personnelles », je prèfère en discuter avec moi-même…

Que vous a apporté cette expérience ?

AA : Ça nous a permis de développer nos compétences dramaturgiques et littéraires, notamment grâce aux retours de Lionel Besnier.

Et puis il y a la fierté d’avoir réussi à relever le défi que représentait le roman interactif. Et de le voir aujourd’hui accessible au public.

À force de l’avoir côtoyé, je me suis attaché à notre Robert et nos autres personnages. J’ai hâte de savoir comment les lecteurs ont vécu cette aventure avec eux !

AP : Qu’apporte l’écriture à un auteur ? En effet, c’est une satisfaction personnelle d’avoir mené le projet à son terme. Mais avant tout, le plaisir d’imaginer que quelqu’un passera un bon moment à essayer de découvrir qui veut tuer Robert Nakaroff.

Aviez-vous déjà le projet de ce thriller en tête, ou bien l’avez-vous écrit spécifiquement pour Readiktion ?

AP : C’est une nouvelle que j’avais en stock. On l’a choisie parmi d’autres histoires sorties de nos cartons parce que la première question posée au lecteur nous est venue rapidement. On l’a trouvée excitante et pleine de promesses.

AA : Effectivement, on a adapté une nouvelle d’Aurélien pour développer la base de l’histoire et la trame d’un des scénarii. La question du premier épisode, « L’accident », nous a paru être un point de départ bourré de conflits et apte à nourrir les trois scénarii.

Je me suis d’ailleurs depuis rendu compte que la série The Affair utilisait cette trame « le mystère de l’accident » dans l’une de ses dernières saisons. C’est plutôt flatteur !

Ancelin, vous êtes également scénariste. Le travail d’écriture d’un Readiktion est-il semblable ou pas du tout (en termes de travail, de temps, de création littéraire…) ?

AA : Un peu des deux !

Tout d’abord, l’écriture scénaristique est audiovisuelle, il m’a donc fallu progressivement sortir de cette habitude d’écrire en images et en sons pour profiter de la liberté qu’apporte le roman en termes d’introspection, d’exploration intérieure des personnages. J’ai enfin pu écrire qu’un personnage pense ou réfléchit à quelque chose ! J’ai donc voulu peu à peu creuser cet aspect qu’offre la littérature, pour explorer les doutes et les interrogations de nos personnages.

Mais avant de se mettre à rédiger quoi que ce soit, il a fallu penser le déroulement de notre histoire, et là, ça ne diffère pas grandement de l’écriture scénaristique. Il a fallu créer de l’empathie, installer du conflit, préparer des surprises, des ironies dramatiques, respecter les codes du genre, etc. Finalement, ça reste de la dramaturgie.

Et, à l’inverse du scénario, on a pu se permettre des effets spéciaux, des dizaines de décors et des myriades de figurants et cascades sans que ça ne coûte un sou à la production 😀

AP : On a même un scénario se déroulant sur un paquebot de luxe avec 4 000 personnes à bord ! On a écrit sans compter !

Vous avez pensé au cinéma en l’écrivant ?

AA : Pas forcément au cinéma en particulier, peut-être plus à de la fiction TV. Le découpage en chapitres à choix multiples pose un aspect sériel. Comme si chaque fin de chapitre était la fin d’un épisode d’une série feuilletonnante. On a donc installé des cliffhangers exactement de la même façon. Pour relancer l’action, maintenir le suspense et créer la curiosité. On espère que les lecteurs en seront ravis !

Et puis, avec Aurélien, forcément, étant fans de cinéma et de fiction, on n’a pas pu s’empêcher de s’imaginer les péripéties de Robert à l’écran (ça a été très utile pour incarner certaines situations). Il y a d’ailleurs quelques références cinématographiques que les lecteurs ne manqueront pas de remarquer !

Aurélien, vous êtes également l’auteur de plusieurs nouvelles. L’écriture d’un Readiktion a-t-elle été très différente ?

AP : Complètement. De par l’envergure du projet. Mis bout à bout, les trois scénarios représentent l’équivalent d’un roman de 400 pages. Nous avons travaillé dessus presque un an.

Au-delà de la taille, un autre paramètre diffère de façon fondamentale : lorsqu’on raconte une histoire linéaire, on prend les décisions pour les personnages. On les emmène où on veut et l’on garde la maîtrise totale du scénario.

Dans le roman interactif, on est obligé d’envisager les alternatives. On veut que notre protagoniste agisse d’une certaine façon, mais il faut garder à l’esprit qu’il peut aussi faire autrement. Et pour que cela soit intéressant, il faut que ses choix aient des conséquences réelles, ce qui oblige l’auteur à accepter de perdre le contrôle. Cela crée un rapport aux personnages très particulier, ils deviennent autonomes, prennent de l’indépendance comme des enfants qui ont grandi.

Cela vous a-t-il donné envie d’écrire d’autres romans interactifs ? Avez-vous des projets à venir ?

AP : On a envie d’écrire une histoire d’horreur. Comme avec Robert Nakaroff, une intrigue où le lecteur fait souffrir les personnages s’il ne fait pas les bons choix…

AA : Du sadisme de l’auteur… !

L’expérience a vraiment été amusante et gratifiante. Et puis, maintenant qu’on a une méthodologie propre au roman interactif, ça vaudrait le coup de s’en resservir.

On a pas mal d’histoires en tête, on y réfléchit. En tout cas, on tient effectivement à maintenir le lecteur dans des dilemmes où il n’est jamais sûr que ses choix pour le protagoniste sont les bons.

Pourquoi avez-vous choisi d’écrire pour la maison d’édition numérique interactive Readiktion ?

AA : L’écriture d’un roman interactif était une opportunité que je ne pouvais pas rater. D’abord parce que je n’avais jamais écrit de roman ou de nouvelle ayant bénéficié d’une parution. L’idée était donc très excitante.

Et puis, les modèles d’écriture évoluent très rapidement ces dernières années. L’écriture interactive (que ce soit avec la VR, le jeu vidéo, le transmédia, les serious games, etc.) est en plein boom et son aspect immersif m’a toujours séduit.

AP : Gilles Barbier nous a proposé un projet crédible et enthousiasmant. C’est un éditeur qui respecte à la fois ses auteurs et ses lecteurs. On a pris cette proposition comme une chance à saisir.

Êtes-vous tous les deux des lecteurs en numérique ?

AP : Je vais être honnête, je garde une péférence pour le livre traditionnel. Mais le numérique offre des possibilités nouvelles, le roman interactif en est un bel exemple.

L’application Readiktion permet de naviguer dans les histoires avec un confort que le papier n’a jamais proposé. Après, une bonne histoire reste une bonne histoire, quel que soit le support.

AA : Comme Aurélien, j’ai un côté old school lié à l’habitude du roman papier. Mais j’ai lu pas mal de ePUB dernièrement et j’avoue que les romans numériques évoluent et en bien. La lecture est de plus en plus confortable, l’accès aux romans de plus en plus large. Et il faut admettre que l’encombrement n’est pas vraiment le même (amoureux de Tolstoï ou fans du Comte de Monte-Cristo, à vos tablettes !).

Avez-vous un conseil à donner à ceux qui voudraient écrire un Readiktion ?

AP : C’est toujours compliqué de donner des conseils à des confrères ! Avec Ancelin, nous avons fait en sorte que les questions posées au lecteur portent sur des choix moraux. Je pense que c’est bien d’essayer d’impliquer le lecteur dans ses valeurs plutôt que de simplement l’amener à prendre une décision sur le plan de la curiosité ou du hasard.

AA : Chaque histoire est spécifique. Mais si j’ai un conseil à donner, c’est de bien la préparer, de bien réfléchir à comment la déployer avant de s’engager dans la rédaction. Ça permet de gagner en efficacité et évite des réécritures d’épisodes parfois laborieuses.

Et comme le dit Aurélien, au-delà du divertissement, on voulait que notre histoire ait du sens. Que chaque choix soit crucial pour le lecteur, que sa moralité soit remise en question, qu’il s’interroge. Il nous semble capital qu’une œuvre dise quelque chose du monde qui nous entoure. Qu’un point de vue soit proposé. On a donc essayé de faire passer le nôtre au travers du parcours de Robert.

Des projets à venir ? Êtes-vous prêts à recommencer ensemble ou séparément ?

AA : Plein de projets à venir ! J’ai une nouvelle idée chaque jour ! Que ce soit dans le domaine de l’écriture ou pas, d’ailleurs 😀

Je développe des projets de fiction (TV et cinéma), « on spec » et pour des sociétés de production. Et après un premier opus, peut-être un nouveau conte pour ma nièce et mes neveux.

On réfléchit à de nouveaux projets à développer ensemble. On laisse les idées mûrir pour l’instant. Peut-être un prochain Readiktion !

AP : Plusieurs projets très différents de mon côté : cinéma, spectacle vivant, roman… Même un livre pour enfants.

En tout cas on ne manquera pas de vous tenir informés !

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Qui veut tuer Robert Nakaroff ?